Raymond Montès : chants troubadours d’un émigré haïtien de Chicago
Son CD enregistré au studio « Anbalakay », avec une touche technique de DigiWorld, charrie de multiples souvenirs engrangés dans cette ville inoubliable des Cayes où il a appris à aimer et à découvrir la musique. Les Haïtiens, originaires des Cayes et vivant à Chicago, se disent émerveillés par l’ensemble des morceaux consacrés au Sud d’Haïti tels « Plaine Torbeck », « Aux Cayes 67 », « Passagers pour Gelée », « Boury sur Mer », « Belle Camperinoise », « Sentiment Cayen », etc. De la musique à tout vent comme aux temps des boucaniers et des bons vivants de la ville des Cayes. Raymond Montès, ce troubadour de Chicago, est à la fois un auteur compositeur, un chanteur et maître de guitare acoustique. Sur le label, il se fait accompagner de Toto Souffrant (Keyboard), de Robert Murphy (arrangeur keyboardiste) et de Ralph Ménard (bassiste, arrangeur) et, lui, il conserve sa guitare acoustique, possédant un talent de création jusqu’ici insoupçonné. Ce n’est pas un troubadour traditionnel jongleur qui reprend des rythmes connus, il interprète ses propres œuvres. C’est un « audienseur » créole qui compose sa musique avec adresse et bonheur. Avant tout artiste lyrique et musicien, il se montre sous le jour de chanteur, conteur, comédien, bateleur, blagueur et moraliste. Et, comme dans les chansons médiévales, telles la Chanson de Roland, l’ami Montès parle de passion, de fidélité, d’infidélité, de coups de bâton, de chagrin d’amour, de rêves du passé, de nostalgies, d’amour adultère inattendu, restituant un contexte haïtien d’un romantisme amer et parfois dramatique. Raymond Montès interprète ses chansons à son goût ou, pour mieux plaire, renvoie son auditoire à Haïti, apportant des images du pays lointain avec une émotion dans la voix qui accorde une place importante à l’instrumentation, au tempo, aux nuances, au caractère, ou à l’improvisation. Ses musiciens appliquent des formules rythmiques qui se développent à partir de mélodies qui incluent le tempo de temps à autre. De plus, certaines chansons sont de vrais danses que chevauchent des idées diverses et qui véhiculent une certaine rigueur morale chère à Montès. Il transmet une diversité musicale remarquable, sur la base d’un type d’improvisation mélodique caribéenne assez agréable à entendre.
On sent qu’à Chicago, il ne fait qu’écouter des troubadours d’Haïti puisqu’il s’irrigue de leurs influences. Il puise aux racines pour créer un son riche et polymorphe. Un voyage à travers les polyrythmies et les chants de Raymond Montès nous rassure sur ses choix venus d’Haïti, une émotion aux couleurs des rues, de la plage et de la transe du compas ...
Le CD « Les Émigrés » de Raymond Montès mérite qu’on s’y attarde parce que ce n’est pas tous les jours que cela arrive à Chicago, le pays du jazz, de distiller et d’imposer une musique haïtienne d’une si rare originalité, le troubadour, qui a su s’adapter aux changements de notre île pour s’ouvrir vers l’extérieur, tout en gardant son authenticité. Montès éprouve le désir permanent de renouveler son travail, de l’enrichir en interaction avec ses expériences vécues. Ainsi, bien qu’étant l’un de ceux qui contribuent à la visibilité sur la scène publique du mouvement troubadourien à Chicago, il cherche par-dessus tout à intégrer ses convictions américaines à son vécu de fils de la ville des Cayes, à les adapter à sa spécificité , rassemblant autour de lui toutes les générations, leur parlant d’eux, de leurs ancêtres, de leur avenir et de leur musique. Avec sa guitare et sa voix fraîche, quelquefois rocailleuse, il conjugue tradition et modernité. Sous le nom revendicateur d’Émigrés, il tente enfin d’établir le récit des expériences quotidiennes d’une communauté d’expatriés, ses quêtes et attentes.
L’ami Montès, enracinant son propos dans le riche terroir des troubadours, et avec ses musiciens, a fini par créer à Chicago une rythmique collé-serré qui très vite décolle bien au pays de Jean Baptiste du Sable. « On perd du temps à vouloir séduire les Américains en chantant en anglais comme eux, au point d’être regardés comme des curiosités exotiques. Il faut dépasser le malaise récurrent d’intégration, chanter pour soi-même et sa communauté, lui rappeler son enfance, créer et innover », précise Montès, ce fan de Dizzy Gillespie qui, à la tête d’un petit orchestre à géométrie et géographie variables, multiplie les sonorités tropicales. C’est un franc-tireur qui aura longtemps œuvré dans les coulisses avant de se faire connaître sur ce CD intitulé « Raymond Montès chante la beauté cayenne »., un art majuscule qu’il conjugue aujourd’hui avec des paroles tout en métaphores nous dit Georges Owen Leroy : « Le bonhomme travaille aux bureau des Archives de Chicago, et il a réussi à imposer sa marque de fabrique dans l’univers de la musique traditionnelle haïtienne. Il pose définitivement comme un militant de la créolité musicale comme l’un des plus sûrs gardiens du rythme troubadour, ce blues créole dont il renouvelle la formule, y apportant son phrasé sur des textes faits d’humour, de colère et de nostalgies de son pays. Malgré tout, avec sa guitare toute en sensualité chaloupée, l’ami Montès demeure, à mon avis, l’un des meilleurs troubadours haïtiens de son vivant ! »
Les commentateurs de radio sont élogieux également à Chicago concernant ce baroudeur qui porte au plus haut le swing caraïbe, en des variations qui tutoient les improvisations de la musique populaire. Emblématique de cette déferlante qui arrose tout Chicago surtout avec cette musique dénommée « Kay Oswald Genois », Montès mixe les cadences de la meringue, les transes hypnotiques de la musique de danse « roulem de bo », les contredanses modernisées ou encore les influences de soul. Un brouet en fusion qui invite sur la piste de danse et rappelle qu’Haïti crée à Chicago un nouveau sanctuaire de la musique troubadour …
Dans le paysage du dance-hall de Chicago, Raymond Montès continuera pendant longtemps encore à faire tressauter son public. Nul doute qu’il montre la voie à suivre pour toute une génération qui souhaite revisiter les troubadours d’Haïti et les enrichir.
À la suite de la lame de fond du renouveau identitaire à Chicago, inspiré par le rural troubadour du Sud d’Haïti, toute une génération se prépare à s’exprimer en croisant ces rythmiques ternaires à d’autres musiques, fécondant un style original dans le Middle West américain selon Jocelyne Delerme, une jeune animatrice des Cayes de passage à Chicago: « C’est vrai que c’est impressionnant d’aller si loin pour écouter la musique que nous jouons en Haïti tous les jours, surtout aux Cayes. Montès en trace ainsi des contours inédits, dans une veine néo-folk aux teintes bleu nuit, avec sa guitare acoustique, mais aussi sa voix qui évoque certaines aventures rurales, mais aussi il y a une rare ouverture d’esprit dans ce CD un peu machiste, mais je suis fascinée par ces innovations qui fertilisent les racines de la musique troubadour en plein cœur de Chicago ! Si tous les musiciens de Montès puisent aux sources communes, chacun en propose aussi de singulières perspectives, essaimant et ensemençant leur terroir créole sur de multiples champs d’improvisation. Et cela pour moi c’est magnifique ! »