Vendredi, Juillet 30, 2010
   
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Haïti : Les colères d'Enriquillo et la chute de Port-au-Prince

Actualités - Nationales

« Changer de paradigme c'est nous libérer de cette pensée magique qui nous fait espérer que tout ceci ne soit qu'un cauchemar dont nous allons bientôt nous réveiller. »
R. Vaillancourt


Haïti: Rien de ce que nous avons déjà vécu durant notre existence de peuple ne nous avait préparé à vivre cette succession interminable de colères de la faille Enriquillo. Ce 12 janvier l'impensable mais pourtant prévisible cataclysme se déclenche. 57 secondes ! L'espace d'un cillement [J. Stephen Alexis, 1959] écrira-t-on plus tard dans les manuels d'histoire, suffisait à Enriquillo pour effacer, dans un vacarme assourdissant et avec une précision déroutante, ce qui restait de l'Etat haïtien. Par là même, emporter dans ses abominables répliques plus de 200 000 de nos soeurs et frères et lâcher près d'un (1) million de sans abris dans les rues de Port-au-Prince. Chaque dixième de seconde additionnel de cet effroyable tremblement de terre d'une ampleur incommensurable, amenait son lot de douleurs psychiques et d'inquiétudes pour les Haïtiens.

Les cris de douleurs des Haïtiens sont entendus au-delà des océans. Surpris par Enriquillo dans sa colère terrifiante... Battus mais pas totalement abattus, les Haïtiens ont brillé par leur sens de la solidarité et de dignité malgré une ambiance de privation totale. Rien qu'avec les doigts, ils ont pu sortir des décombres des milliers de captifs d'Enriquillo. Le monde entier s'est accouru au chevet de Haïti la rebelle... horriblement mutilée ! Un formidable élan de solidarité s'est formé à travers le monde en passant outre les protocoles diplomatiques habituels, pour venir en aide aux sinistrés (haïtiens et étrangers). Des pays donateurs ostentatoires aux donateurs anonymes et peu bruyant du golfe, de l'Afrique, de l'Amérique Centrale et des Caraïbes, Haïti la souffrante a réveillé la conscience collective et l'universalisme non perceptible de plus d'un. Un fait est certain, cette catastrophe nous montre qu'après avoir tout détruit, le sens de l'humanité est l'un des rares valeurs qui reste de commun à l'espèce « homo sapiens ».  Continuer > Avant le 12 janvier, les Haïtiens vivaient dans un chaos qui n'était pas compris ni vécu comme chaotique. Les colères d'Enriquillo et la catastrophe humanitaire qui s'ensuivit nous rappellent que la gouvernance de l'Etat ne doit plus se faire comme auparavant. Cette hécatombe du 12 janvier nous a révélé à quel point que l'Etat Haïtien était fragile. Les formes institutionnelles haïtiennes existantes n'étaient en réalité que des façades, des leurres empilés les uns sur les autres dans la république de Port-au-Prince. Un pays vit et s'entretient par la qualité de son maillage territoriale et l'intégration sociale de ses nationaux. La déconcentration des institutions et la décentralisation du pouvoir décisionnaire sans pour autant enlever le rôle fédérateur du pouvoir central semble être la clé de l'énigme haïtien en matière de gouvernance.

La place de la diaspora dans ce dispositif de reconstruction n'a jamais été évoquée par les décideurs. C'est vraiment dommage car elle peut apporter également des moyens financiers dans la durée et des connaissances techniques de proximité. En plus de cela, la diaspora c'est aussi Haïti, c'est aussi l'identité d'Haïti. La manière dont la diaspora est traitée reflète le clivage interne entre pays en dehors et pays en dedans. Il est temps de finir avec ce vieux clivage. L'Hyper concentration du pouvoir à Port-au-Prince infantilise les autres régions et inhibe toute leur capacité d'initiative. Un des effets pervers de cette capture du pouvoir décisionnaire par la région capitale s'exprime par l'effacement total des autres départements. Aussi dans les moments difficiles comme ce fût le cas ce 12 janvier 2010, ces mirages institutionnels ne pouvaient pas répondre à l'appel. Ils étaient incapables d'apporter une aide quelconque aux sinistrés de Port-au-Prince.

La chute de Port-au-Prince exige qu'on change de paradigme pour créer une Haïti nouvelle. Changer de paradigme c'est changer de façon durable les règles du jeu établies, mais également modifier en profondeur la représentation de notre univers immédiat. Enriquillo dans ses rares colères nous a appris que nos logiques de réflexion et d'action produisent des dysfonctionnements dans la société haïtienne et deviennent obsolètes. Cette représentation que nous avions tous eue de l'Etat nation est révolue. Changer de paradigme nous met nez à nez avec un autre dilemme qui n'est pas des moindres. Et ce gros dilemme, Keynes, en 1936 le chuchotait déjà : « La difficulté n'est pas de comprendre les idées nouvelles, elle est d'échapper aux idées anciennes ». Il faut que nous arrivions à innover en matière de gouvernance. Autrement dit faire une destruction créatrice (Joseph Schumpeter, 1942) dans notre pensée et notre organisation en vue d'une reconstruction sur une longue durée.

Nous sommes tous conscients d'être au bord du gouffre et en même temps tous mobilisés pour faire quelque chose. Pourquoi ne pas chercher à cristalliser cette énergie positive pour instaurer ce nouveau paradigme. Pour la première fois de notre histoire un gouvernement avoue devant la nation son incapacité de faire face à ses obligations. C'est un signal fort, un appel au secours des dirigeants à la nation toute entière qui mérite une réflexion profonde sur notre devenir. Echapper aux idées anciennes, c'est aussi éviter de se laisser tenter par la stratégie « ôte-toi que je m'y mette ». Regroupons nos forces et nos énergies éparses pour pouvoir dépasser ensemble le syndrome post traumatique qui nous guette dans un futur proche.

Ing-Agr Yves Thomas LUNDY
Economiste du développement
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