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L’ange de l’Ile-à-Vache

L’ange de l’Ile-à-Vache
mars 06
04:00 2016

Partis en minibus de Port-au-Prince, on avale à grande vitesse les quelque 200 km qui nous séparent des Cayes, métropole du département du Sud. Les dos d’âne sont à peine évités, direction l’Ile-à-Vache, la magnifique île d’Haïti que certains rêvent de transformer en paradis touristique. Une petite heure de bateau plus tard, nous voilà sur ce bout de terre de 45 km2 habité par quelque 15 000 personnes.

De belles plages qui attendent à être foulées, de beaux hôtels, de grands chantiers en cours ou… stoppés. La petite île est vue comme un Punta Cana haïtien. Et comme là-bas, les contrastes sont saisissants.

On ne passe pas à Ile-à-Vache sans rencontrer la sœur Flora Blanchette. Petite femme, menue, mais de grande renommée. « C’est la maman de l’île », disent les habitants, fièrement. La religieuse administre seule un dispensaire, une pharmacie, un centre d’accueil pour orphelins et enfants handicapés venus de tout le pays, une école, commencée en poulailler selon ses dires, qui maintenant dessert la population de toute l’île. Certains vont jusqu’à la comparer à Mère Teresa…

Sa voix s’élève à peine au-dessus des mille et un bruits de fond de la maison. Ceux des 71 enfants et adolescents (dont une vingtaine polyhandicapés) accueillis. Elle cite de mémoire des noms d’enfants au fur et à mesure de la visite, connaît chaque détail de leur histoire : « Anthony, Rosie, Roberson, Stevenson, Kassandre… » avec son accent québécois. A quelques-uns arrivés sans patronyme, elle a donné son propre nom de famille, explique-t-elle. Elle-même ayant été adoptée, atteinte de poliomyélite.

Infirmière de formation, après trois missions dans le pays, la sœur Flora est venue s’installer en 1981 dans le chef-lieu de l’île, à Madame-Bernard. « Les gens mouraient comme des mouches à cause des épidémies », explique-t-elle. Tout d’abord accompagnée de trois autres sœurs catholiques qui ont abandonné leur mission, découragées à la suite du naufrage de la sœur Flora en 1989. Sortie indemne du périple, elle a poursuivi seule son œuvre.

Seule, c’est peu dire. Bien que soutenue financièrement par intermittence par divers organismes, les levers de fonds ne sont jamais suffisants tant il y a à faire. Orphelins ou enfants abandonnés par des mères de familles monoparentales dans l’incapacité de subvenir au moindre besoin de leur progéniture, des enfants rebus de la société par leur différence, leur(s) handicap(s). Des « cas lourds », sans grand espoir comme beaucoup pourraient le dire. L’équipe du centre et la sœur Flora leur permettent d’acquérir une certaine autonomie par rapport à leur handicap et par rapport aux besoins d’assistance. Les plus grands s’en vont aux Cayes continuer leur formation, car la sœur Flora tient à ce que « ses enfants » ne soient pas lâchés dans la nature, sans famille, sans métier.

Il manque de locaux adéquats, des soins adaptés et un personnel formé pour subvenir aux besoins si particuliers de ces enfants, comme ceux d’un petit Roberson, dit Sonson, 11 ans, handicapé qui refuse de se déplacer en chaise roulante, ses orteils mangés par le ciment. Il a besoin « d’être normalisé », indique la sœur Flora. Ou encore Rosie, jeune adulte atteinte d’autant de symptômes physiques qu’intellectuels. D’une vivacité à couper le souffle, elle crie à tue-tête et à sa manière un enthousiasme qu’on ne saurait décrire. Presque chacun des habitants du centre d’accueil Notre-Dame des anges a une spécificité parfois si rare que des médecins étrangers viennent les photographier et étudier leur cas. Parfois, après des dons de médicaments, on remarque des améliorations.

On compte 62 employés, incluant l’école de la communauté, la pharmacie et le laboratoire, ils ne sont pas là pour chômer. Les retards de salaires –en ce moment, plus de deux mois – ne les découragent pas car ils connaissent l’importance de leur tâche.

Isaïd a onze ans et est aveugle. Pourtant, il ne connaît ni la peur, ni le vertige. Le petit bonhomme, qui ne tient pas en place, n’hésite pas à escalader le toit des bâtisses ou ronger les chaises de ses copains. Il refuse de porter des habits, qu’il déchiquette le cas échéant. « Pas adapté pour cette vie en communauté, il peut être dangereux pour les autres », souligne la sœur Flora. Les responsables de l’Institut du Bien-être social et de Recherches (IBESR) ont déjà été contactés et sont censés venir le chercher. Pour le mettre où ? La question reste sans réponse.

La sœur Flora a bientôt 75 ans, bien qu’encore vaillante à trotter d’un côté à l’autre, la fatigue se lit sur son visage. Elle donne quotidiennement à son petit monde tout ce qu’elle a de plus précieux. Du cœur, du temps.

Elle avouera d’ailleurs n’être pas une bonne administratrice. « On me le dit souvent, parce que je suis toujours en déficit. Il faut donner, on n’a pas le choix ».
Elle conclura, sans manque d’humour, « que même si on sourit de moi à ce sujet, je réponds qu’on est jamais en déficit avec le Bon Dieu ».

Devant les insuffisances de moyens énoncées par la sœur Flora, il reste à savoir, à s’inquiéter, dans cette course effrénée à la modernisation des infrastructures touristiques de l’île, de l’importance de la prise en charge des minorités pour l’Etat haïtien.

Valérie Baeriswyl Le Nouvelliste

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