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LETTRE À MA VILLE – CAYES, HAITI

LETTRE À MA VILLE – CAYES, HAITI
octobre 09
07:38 2016

Ma ville,
Cela fait déjà deux jours que je n’ai pas fermé l’œil. Une pluie torrentielle s’est abattue sur la ville. J’aime la pluie de façon anormale ; je la sens toujours couler en moi comme si nous nous enfantions à tour de rôle. Mais ce n’est pas elle qui m’empêche de dormir ; c’est plutôt l’eau qui monte incessamment. Je me demande jusqu’où elle va monter puisqu’elle est stagnante, et que contrairement à une rivière, elle ne suit pas un cours, n’est pas canalisée vers une destination.
Depuis mon enfance, souvent à regarder la mer, j’ai l’impression que son niveau dépasse celui des rues. Mais la vie suit son cours alors que l’inquiétude demeure. Rien n’a été fait pour prévenir un potentiel catastrophe. Entretemps, la gourmande mer mange les côtes de la presqu’île.
J’ai peur que l’eau ne monte la nuit et m’entraîne dans ses sillons sans plus jamais me laisser la chance de me réveiller pour te saluer, encore une fois : ville qui chevauche mon subconscient.
Ce matin à mon réveil, en sortant du lit, j’ai voulu enfiler mes pantoufles comme par habitude, les yeux clos. J’ai alors eu la sensation de l’eau fraîche m’embrassant les chevilles. Elle est entrée comme un voleur dans les maisons. Quand je suis sortie, les enfants jetaient des bateaux de papier dans le courant. Un peu plus tard, Gary sillonnait les rues dans une petite pirogue, tandis que les autres riaient à gorge déployée.
Je suppose qu’ils ne comprennent pas la peur du danger.
Jean-Marc a essayé en vain d’attraper un poisson égaré dans le tourbillon du mauvais temps. Comme moi d’ailleurs, désorientée dans l’incertitude quotidien. Écrire m’est devenu une thérapie.
Les mots me grattaient l’imagination. Il fallait m’en débarrasser. Je te lirai cette lettre un jour sans doute. Peut-être qu’il sera déjà trop tard pour nous, âmes damnées. Mais toi, tu ne comprendras pas pourquoi j’ai choisi l’exil dans la nostalgie.
Il pleut jusque dans mon imagination. L’eau monte dangereusement à me suffoquer. Je comprends finalement que ce sont mes larmes qui noient mon visage, entraînant dans leur sillon les résidus d’un espoir mal conçu.

Jeanie Bogart

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